Camille Hardouin

Le monde ne fournira jamais assez de bras pour porter toutes les histoires qui dansent la vie de Camille Hardouin. Et pourtant c’est là, sur ces bras comme le fleuve devant lequel on s’assoit pour contempler son eau toujours renouvelée, sur ces bras toujours les deux mêmes, que Camille inscrit et efface et puis retrace les textes de ses chansons.

Un seul de ces mots posé sur sa voix contient déjà tous les sourires, mais aussi toutes les inquiétudes, les révoltes et les espoirs dont elle a fait une fantastique ménagerie intérieure qui parfois, souvent, la pousse à ne plus trouver le sommeil. Parce que la ville la nuit se charge de secrets pour lesquels il faut escalader les façades des immeubles jusqu’au Grand Ciel qui prend tout, des silences aux éclats de rires, ou alors rester au sol et bien regarder les trottoirs sur lesquels sont inscrites d’autres histoires, humaines et donc magiques. Et hors la ville, où les trains nous mènent quand ils le veulent bien, c’est une cérémonie permanente qui s’opère, par les hommes qui dansent et les oiseaux de nuit et les arbres qui frissonnent et les étoiles.

Et quand il s’agit d’aller, à n’importe quelle heure, dormir, alors il faut traverser le chat, les instruments à musique qui jonchent le parcours jusqu’au lit, les livres au sol, les petites choses trouvées qui sont forcément le début de quelque chose, les lettres blanches qui contiennent tous les mots qu’elle a l’intention de dire aux uns et aux autres, en particulier à celui-ci, sans oublier celle-là. Il faut traverser tout ça sans se laisser distraire parce qu’au bout il doit bien y avoir un rêve et les rêves n’ont pas la même saveur en bouche que le monde debout, qui se vit souvent assis à même le plancher. Parce que dans les rêves il y a des embrouilles à détricoter et des choses simples à s’en donner des vertiges. Et une chanson se nourrit aussi de ces deux ingrédients-là.

Camille ne nourrit pas ses chansons. Les chansons de Camille se servent toutes seules dans la vie de Camille. Elles ont trouvé là le parfait véhicule pour mener la Grande Vie. Celle où un manège pour enfants endormis devient évidemment le plus beau rendez-vous d’amour, celle où toutes les bouches du monde se mangent, celle où l’on crève d’amour et c’est doux et c’est drôle et c’est toujours important mais surtout jamais grave.

Et heureusement, heureusement que les deux bras de Camille durent tant de kilomètres. Ils font de ce disque une étape, un moment de pause sur la Grand Route, un récif d’où nous déployons la carte d’un territoire immense et parcourons les pays traversés des longs doigts d’une demoiselle qu’on aimerait tant connaître, avant d’égarer nos yeux vers l’horizon aux mille promesses offertes par ses mots, par sa voix et par ses gestes de rires, de soucis, de révoltes, d’amours et d’espoirs.